Francfort/Main, le 12 janvier 20010
Le personnage est impressionnant. Günther Nonnenmacher est un des éditeurs de la prestigieuse Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le grand quotidien conservateur édité à Francfort. A la réception du Nouvel an du Club des affaires de la Hesse, c’est lui l’invité phare, celui que tout le monde des affaires franco-allemand de Francfort attend. En face, la jeune journaliste que je suis doit tenter de se faire une place, armée des 99 propositions pour ré-enchanter les relations franco-allemandes publiées par le magazine ParisBerlin.
Honneur aux dames, c’est à moi que revient la tâche délicate de chauffer la salle. J’attaque sur la nécessité d’un appel d’air, de trouver de nouvelles idées pour retrouver une énergie et un engagement franco-allemand bien réels, mais parfois étouffés par les aléas de la politique. Pourquoi ne pas rêver, envisager des projets non plus seulement politiques, mais également proches des préoccupations de ceux qui vivent les relations franco-allemandes au quotidien? Couples franco-allemands, parents, étudiants ou actifs, qui franchissent de plus en plus souvent le Rhin pour passer quelques années ou toute une vie dans le pays partenaire, ce sont à eux que nous avons pensé en écrivant les 99 propositions. J’ai bien conscience d’être la plus jeune de l’assemblée. Et de venir de Berlin, qui n’est pas précisément une capitale économique. Quelle peut-être ma légitimité à exposer mes visions franco-allemandes à un public rompu à la coopération ? Alors je joue sur la fraîcheur et la nouveauté pour gagner mon public, après tout le projet appelle à sortir d’un certain confort né de 47 ans de relations franco-allemandes banalisées.
Comment les banquiers et hommes d’affaires présents ce soir-là vont-ils réagir? Il me semble que l’intérêt du public est là: je n’entends ni toussotement, ni éclat de rire. Mais ils sont peut-être trop polis… le pire n’est pas encore arrivé.
Mon discours terminé, Günther Nonnenmacher prend la parole. J’avais pris soin de lui donner un exemplaire des 99 propositions avant mon intervention. Habitué de ce genre d’événement, il est rôdé à la pratique du discours de politique générale. Il commence par évoquer l’actualité des relations politiques entre la France et l’Allemagne et rappelle que les différences entre les deux pays sont profondes, et qu’il ne faut pas s’en étonner. Lui qui est marié depuis 40 ans avec une Française le sait bien: pour qu’Allemands et Français s’entendent, il faut beaucoup de patience et d’humour. Et de rebondir sur les 99 propositions. « Entre nous soit dit Madame Boutelet, tant que personne n’écoute », dit-il à la cantonade, « je ne pense pas qu’un commissaire franco-allemand puisse jamais voir le jour, je doute que la constitution ne le permette. Et puis Madame Boutelet, laissez donc des places à nos hauts fonctionnaires et à nos politiques! Ils faut bien les occuper quelque part! ». Le ton est donné, ce n’est que le début d’un long passage en revue des propositions qu’il a parcourues. Pas de pitié pour l’armée franco-allemande, ni pour une commission d’arbitrage dans les conflits économiques. Quant aux initiatives culturelles, il lève les bras: « Croyez-vous, Madame Boutelet, qu’on puisse imposer des programmes culturels aux gens? La particularité du succès de Tokio Hotel est bien qu’on ne pouvait pas le prévoir! Qui s’intéresse à la France en Allemagne, à l’Allemagne en France, 1 million, 2 millions de personnes? Ca ne suffit pas pour une émission populaire que vous appelez de vos voeux! ».
Je me tortille sur ma chaise, veux réagir. Mais mon tour viendra, je l’espère. Tout dépend si j’ai réussi à gagner la sympathie de mon public. C’est lui qui déterminera qui, de l’ancien ou du moderne, du sage ou de la nouvelle venue, sera le gagnant d’une controverse assez symptomatique des différences de mentalité entre Français et Allemands. Aux premières questions du public, je souffle. L’envie de nouveauté est bien là. La prudence a ses limites, les initiatives sont bienvenues. S’ensuit un ping-pong en allemand entre Nonnenmacher et moi, avec le public comme témoin. Le débat ne manque en tout cas pas de piment. « Rafraîchissant et très intéressant », me disent certains participants à l’issue de la rencontre. « Mais vous reconnaissez qu’il a raison sur certains points ». « Bien entendu », réponds-je dans un sourire. Mais si au moins une des 99 propositions a pu faire évoluer quelques positions et réveiller la réflexion sur les rapports entre les deux pays, alors leur mission est déjà accomplie.

Français
Deutsch 







C’est toujours avec plaisir que je découvre le nouveau numéro de Paris-Berlin, cela fut encore le cas avec les « 99 propositions pour ré-enchanter les relations franco-allemandes ».
Toutefois, la proposition 42 a attiré mon attention car elle me concerne au premier chef, je cite: « Favoriser les échanges de professeurs de langue. Le programme Jules Verne, Erasmus des professeurs de langue, a été lancé en septembre 2009. Il met en place un échange de professeurs pour une durée d’au moins une année scolaire. Communiquer sur ce programme et l’encourager par des incitations financières. Les cours de français en Allemagne et d’allemand en France pourront ainsi être enseignés par des personnes dont c’est la langue maternelle. »
J’attire votre attention sur un paradoxe qui me laisse encore perplexe. Ce programme est paru au bulletin officiel de l’éducation nationale en avril 2009, alors que les échanges poste pour poste pour les enseignants de langue ont été supprimés dans le second degré en juin 2008, et ne sont maintenus que pour les anglicistes. Il n’existe plus d’accords bilatéraux dans ce cadre.
Il m’a donc été particulièrement difficile de réaliser cet échange, j’avais identifié une partenaire côté allemand, courant 2008, en Rhénanie du Nord-Westphalie, mais les autorités allemandes, au niveau du Bezirksregierung et du Schulministerium, n’ont accepté que ma collègue prenne mon poste et moi le sien qu’après des mois de démarches insistantes de notre part, et cela après plusieurs refus, le feu vert nous a été donné seulement début juillet 2009 pour l’année scolaire 2009/2010.
Le programme Jules Verne n’est malheureusement pour l’instant qu’un programme franco-français qui n’évoque rien outre-Rhin, et c’est là toute la difficulté. Pourquoi avoir supprimé les échanges poste pour poste et ne les avoir maintenus que pour les anglicistes? Je n’ai toujours pas de réponse à ce jour, malgré un questionnement tous azimuts.
Peut-être saurez-vous m’apporter une réponse, je reste persuadé du bien-fondé et de l’utilité d’un tel échange d’enseignants pour une année scolaire, pour peu que le projet ait été mûrement réfléchi et minutieusement préparé. Ma collègue et moi sommes pleinement satisfaits depuis la rentrée.
salutations cordiales,
Pascal Le Hein, professeur d’allemand dans l’académie de la Réunion, participe au programme Jules Verne pour l’année scolaire 2009/2010, enseignant dans une Realschule de Rhénanie du Nord-Westphalie (NRW, Nordrhein-Westfalen).